Accueil » Morceaux de textes choisis » Le silence initiatique

Le silence initiatique

…………Morceaux de textes choisis

morceaux2
Travail….Des éléments sonores à la parole,…………………….
Thème….les voix du silence
Auteur….Un Membre de la Grande Loge Française REP ………………….

A la Gloire du Grand Architecte de l’Univers,

Selon la définition du Larousse, ‘’le silence est l’absence de bruit dans un lieu calme’’, alors que le silence est absent d’un endroit bruyant ou agité, que seule une injonction orale peut rétablir intimant un ordre aux présents, celui de faire silence, ou aux passants par l’écriture du mot ‘’Silence’’ sur un panneau qui s’impose par exemple aux abords d’une zone hospitalière.

……..Il est également des cas où le silence se manifeste grâce à l’interruption brutale et forcée d’un vacarme, d’un chahut débordant, d’un bavardage incommodant, ou encore d’une interdiction de nuisances sonores réglementées dans l’espace public (salles d’études, d’examens et files d’attente, musée, bibliothèque, lieux de culte, ….). Il peut prendre par surprise et traduire une brutale hostilité par la réponse suggestive d’un profond silence, dit glacial. En revanche, une volonté acharnée à ne point répondre aux appels à répétition auprès d’un proche, un ami, une relation, peut susciter un tourment persistant chez celui qui s’interroge, autant que songer à un manque de courage à affronter une question laissée sans réponse. Ou bien ‘’rester sans voix’’, non par humilité mais par discrétion ou dans la réserve ; ne serait-ce pas un renoncement à toutes répliques susceptibles de générer une polémique dans un débat sans fin ? Une autre définition nous est proposée, selon laquelle ‘’le silence est absence de sons’’, affirmation à nuancer si l’on considère que le silence n’est pas abstraction totale de sons, mais perception d’UN son, contrairement aux bruits qui ne peuvent échapper à personne surtout s’ils sont désordonnés et discordants.

         En effet, silence et bruit naissent de leur dualité ; ils sont antagonismes qui s’attirent et chacun renferme un terreau de l’autre. Ainsi, nous pouvons saisir chez l’enfant, qui hurle plus ou moins fort, une souffrance ou un chagrin difficile à opprimer, mais aussi un cri de joie ; chez les plus grands un appel au secours, d’autant que la violente secousse d’un bruit annonce bien souvent un accident ou un danger, telle la sirène d’une ambulance ou celle des pompiers. Nous ne pouvons rester insensibles aux bruits quand ils dénoncent la peur, la souffrance, ou traduisent la douleur d’un deuil, mais aussi l’allégresse tant manifestée lors d’une réunion familiale ou amicale, les vœux de Bonne Année, les klaxons des voitures qui accompagnent les mariés le jour de leurs noces, les applaudissements, etc.  Si certains silences pèsent, angoissent, inquiètent et effraient, ils sont oppressants et empêchent tous mots pour dire l’innommable, pendant que d’autres sont le miroir d’une expression artistique qui a pour objet d’extérioriser, sans parole, la pensée et de la communiquer au travers de peintures, fresques, vitraux, sculptures et taille de la pierre, etc.  Ainsi donc le silence est une absence de sonorité, qui se manifeste dans les ‘’voix du silence’’ d’un grand nombre de chefs d’œuvre, titre d’un imposant ouvrage d’André Malraux, que j’ai emprunté pour l’intitulé de ce Travail. Après tout, la surdité qui prive les personnes de perception des sons, tels Beethoven et Gabriel Fauré, ne les a pas empêchés de composer la musique qu’ils entendaient intérieurement ; comme dans la composition des œuvres musicales, on relève de brefs silences marqués par une pause avant que l’orchestre n’enchaine dans une reprise à la sonorité retentissante.

         Dans l’hindouisme, le Maître n’enseigne pas seulement au moyen de paroles. Ramana Maharshi (1879-1950), l’un des grands Maîtres spirituels de l’Inde contemporaine, disait que ‘’le langage muet de cœur à cœur vaut tous les langages.  Toute conversation doit finir par le silence’’ et ‘’l’instruction spirituelle la plus éclatante, la Vérité, est exposée dans le silence’’. Dans la tradition juive, l’expérience de l’invisibilité de Dieu, constatée par Moïse au mont Sinaï, est fondatrice. Le silence est la forme la plus éloquente de la Révélation. Il a été rapporté à propos du Rabbin Nahman de Bratslav (Ukraine, 1772-1810), fondateur de la dynastie hassidique de Bratslav, mouvement religieux juif au XVIIIe siècle, que son silence au milieu d’une foule s’entendait d’un bout du monde à l’autre. Les moines chrétiens n’ont cessé d’attester la suprême valeur du silence et les mystiques de souligner qu’il était la voie royale pour approcher Dieu.  Isaac de Ninive ou Isaac le Syrien, ascète mystique et théologien, évêque de l’Eglise d’Orient (VIIe siècle), disait que le silence est le mystère du monde à venir et la parole est l’organe du monde présent.

……….Pour tous les participants aux Travaux en Loge et y compris pour les Apprentis particulièrement soumis au silence complet, celui-ci leur procure une perception lumineuse et respectueuse. Il est source de pensée et de symbolisme, sans offrir la possibilité d’une prise de parole spontanée, qui pourrait être délivrée à tort ou à travers, dès lors qu’il n’est pas de mise de surcharger le silence de propos inconsidérés. Si le silence est porteur de réflexion et de conception en toute liberté, toute prise de parole formulée dans une critique négative serait nuisible à la créativité ou seulement à une parcelle de réalité suggestive.  Ainsi, dans le Temple le renoncement à la parole ouvre notre conscience aux voix du silence. Nombreuses et riches de découvertes jusqu’alors voilées, celles-ci sont la substance de notre esprit, où les pensées se projettent dans ce qui était inexprimable et latent, mais tues par manque de confiance en soi ou par crainte de se prononcer sur un sujet non maitrisé. Au plus profond des voix intérieures, le silence est la condition de notre propre présence dans le Temple parmi ceux qui nous entourent. Sans que nous paraissions défaillants, nous sommes non pas muets mais simplement silencieux, parce que le silence signe notre présence effective. Comblé au-delà de tout langage par les Officiers et les Membres sur les Colonnes ou marqué par l’absence de propos pour d’autres, tous se placent  néanmoins dans une écoute attentive du silence,  lequel symbolise la pleine communion entre tous.

………Chez le cherchant, persévérant et souffrant, l’esprit a soif de silence, parce que le bruit est impuissant à le rassasier. Le bruit sert tout au plus une dispersion éphémère et une évasion qui nuisent à sa progression dans la compréhension du contenu des Rituels, jusqu’à l’empêcher de retenir bien des messages, qui lui donneront accès aux Mystères de la Franc-Maçonnerie.  Pour illustrer mon propos, je me réfère à Dietrich Bonhoeffer (1906-1945), théologien allemand, dans sa définition du silence comme suit : ‘Le Silence contient une admirable puissance de clarification, de purification et de compréhension de l’essentiel’’.  Par ailleurs, ne dit-on pas ‘’le Silence est d’or, la Parole est d’argent’’ ?  De ce vieil adage, découle le fond d’une pensée dissimulée ou imparfaitement révélée, parce que le silence peut être plus éloquent que la parole. L’Apprenti muet serait-il à associer à l’un des trois singes qui ont pour noms :  Mizaru (celui qui ne voit pas), Kikazaru (celui qui n’entend pas) et Iwazaru (celui qui ne parle pas). Ceux-ci ne font-ils pas silence en restant sans réplique, et sans intervenir en toutes circonstances dont ils sont les témoins ? ; comme l’Apprenti s’expose seulement en un homme silencieux dans le Temple, et les Maçons en général pas plus bavards face aux Profanes, et en ce cas tous sont contraints au respect d’une autre règle, celle du Secret des Loges.

………Pour les Francs-Maçons invités ou convoqués à une Tenue, ils se réunissent en un lieu paisible et secret à l’abri du tumulte du monde profane. Si l’Apprenti se soumet au Silence durant les Travaux rituels, il n’est pas seul à observer le Silence.  En effet, tous les Membres de la Loge pénètrent dans le Temple, sous la conduite du Maître des Cérémonies qui les mène à leur place dans le silence, malgré leur entrée souvent ponctuée d’un morceau de musique, non perturbateur mais propice à la méditation. En effet, le Rite Ecossais Primitif, né au sein des Régiments Ecossais et Irlandais, cultive l’écoute de la Marche de Robert Bruce jouée dans les Armées lors de la revue des Troupes pour affirmer leur prestige.  C’était une tradition en vigueur sous les règnes de Louis XIV et de ses successeurs autant qu’en Ecosse et en Irlande, maintenue durant les deux guerres mondiales et aujourd’hui encore dans les hymnes nationaux et diverses commémorations. A cet égard Robert Ambelain précise que cette Marche de la Garde royale des Stuart ne doit jamais être interrompue, comme on ne coupe pas la parole à quelqu’un qui l’a prise.

Au plus profond de chacun des Membres, règne un silence intérieur où sont perçus les sons au fur et à mesure que se suivent les actes rituels dans le silence absolu, parce que c’est dans le silence que l’écho des résonances produit une vibration commune à tous les participants. Les Rites maçonniques, dont le REP, contiennent des sons qui reflètent des sensations (liesse, allégresse, détresse, …)  proches ou éloignés des bruits envahissants et familiers de la vie profane évoqués ci-avant.  Durant les Travaux rituels, dirigés par le Vénérable, la prise de parole est donc réglementée par le Rituel proprement dit, où certaines interventions sont calées sur un son ou une parole, par lesquels tous se reconnaissent en tant que tel, notamment les coups de Maillet et les coups frappés à la Porte du Temple. Quand circule la Parole et que plus personne ne la demande, le Premier Surveillant annonce au Maître de Loge que le silence règne entre les Colonnes.

Avec la Colonne d’Harmonie et les coups précités, d’autres éléments sonores rattachés au symbolisme numérique rythment certains actes rituels, tels que :

  • la Batterie simple aux trois Grades symboliques,
  • la Batterie d’Allégresse dite ‘’triple’’,
  • l’Acclamation écossaise qui suit les Batteries aux deux premiers Grades,
  • la Batterie de deuil (sans Acclamation),
  • le Signe de détresse suivi d’un cri. 

Le silence dans la Loge

………Le Cérémonial initiatique, à quelque Grade que ce soit, est purement une invitation du Vénérable faite dès l’ouverture de la Loge. Par cette déclaration prononcée dans le Silence, il fait un appel à l’aide et sollicite l’attention des participants pour une parfaite audition, ‘Debout mes Frères, aidez-moi à ouvrir la Loge…’’ ou encore ‘Mes Frères, aidez-moi à créer un nouveau Maçon’’, à la suite de quoi les Surveillants reprennent comme suit ‘’Frères de la Colonne du Sud et du Nord, assistez-nous’’.   Joindre le silence au Rituel, c’est tout simplement apprendre à se laisser guider durant les Travaux. Que ce soit debout ou assis, la parole ne nous appartient pas, autant qu’une réponse choisie, mais de suivre rigoureusement le Rituel à partir des paroles du Maître de Loge puis de celles des Surveillants. Nous pouvons considérer que le Rituel nous ouvre les voix du silence.  

…….Apprendre le silence, c’est faisable par une présence corporelle et une mobilisation de l’esprit sollicité à participer activement aux actes rituéliques.  

…….Respecter le silence durant lequel nous apprenons l’obéissance et la discipline, qui nous ouvrent la voie de l’écoute attentive et celle de la juste mesure de la parole, parce que la première fonction du Rituel est de prêter attention. VIVRE LE RITUEL permet de saisir son sens et son essence pour nous ouvrir alors d’autres portes, qui nous introduisent dans la Sagesse et la Connaissance, dans l’éveil de l’intelligence de tous qui font l’égrégore de la Fraternité.  Ecouter le Silence nous libère de la force d’attraction qu’exerce sans cesse l’égo pour le réduire si ce n’est le détruire, afin d’éclairer dans la clarté la Sagesse que nous venons chercher en Loge, la sagacité, et le respect de l’autre. Il ne suffit pas de faire silence durant les Travaux en Loge, mais de vivre le Silence sans le subir, le supporter, ni même l’accepter, mais le vouloir, le connaître et sauvegarder le vécu en Loge. Prenons toutefois le soin de ne pas confondre silence et mutisme. Le silence est le seul moyen qui stimule la faculté d’écoute, tandis que le mutisme est une fermeture. Il est une pause, telle que pratiquée en solfège.

………Le Rituel est à la source du déploiement de la Fraternité, faisant abstraction de soi-même. Tous reçoivent sans distinction de Grades, le même enseignement et les mêmes instructions, hors de tout encombrement de bruitage, de propos illusoires qui pourraient obstruer et empêcher toute compréhension. Dans une atmosphère sereine et paisible, qui est le propre du Temple maçonnique comme celui d’un lieu de culte où les fidèles se retrouvent dans le silence et la paix, il est donné à chacun, au moins le temps d’une Tenue, la possibilité de se soustraire aux futilités et à la matière, de se réfugier dans une attitude d’apaisement et de recueillement, si ce n’est de recul pour se recentrer sur soi-même mais avec tous les participants ; parce que tous sont responsables de leurs paroles et de leurs actes. Il peut très bien s’agir de la nudité du cœur et de l’esprit, parce que le silence dépouille, pour se focaliser sur le Rituel qui éclaire de l’intérieur, et surtout parce que le silence est pur.

Le silence des Apprentis

……….Le Silence est à respecter par tous et à tous les Grades. Toutefois pour celui qui est en phase d’apprentissage, il est soumis à un scrupuleux silence qui lui interdit toutes interventions, et notamment la prise de parole. C’est pourquoi, et selon le Règlement Intérieur de la Loge, lors de l’appel des Membres par le Secrétaire, l’Apprenti se lève et c’est le Second Surveillant qui répond à sa place ‘’présent en Loge’’. Bien que privé de la parole, il s’attache aux facultés de l’intelligence qui lui octroie le pouvoir de comprendre et de retenir ce qu’il est appelé à découvrir ; et pour ce faire il met en éveil les sens de la vue, de l’ouïe, y compris celui de l’odorat (myrrhe et encens). La force du silence est à considérer par l’Apprenti telle une règle d’écoute qui lui permet de pénétrer le Rituel et de le respecter. Le silence, qui tait tout bruit, anéantit toute légèreté sujette à la culture insipide du monde profane sans Sagesse.

…….Le silence cohabite entre l’esprit et le cœur du Maçon silencieux qui aspire ardemment à approcher la Connaissance. Le silence génère la lutte contre les paroles vaines et les mauvaises pensées ; mais aussi contre les a priori pour s’emparer de la voix intérieure, qui refoule les écarts de langage. Par le silence et l’écoute, le Maçon est en mesure de dompter le Rituel et d’approcher les symboles qu’il contient. Il trouvera toujours un appui auprès des plus anciens et de la Chaîne fraternelle. Il ne manquera pas de se ressourcer dans les conseils et orientations du second Surveillant pour s’assurer de sa bonne compréhension du Rituel. Et lorsque deux Apprentis sont initiés ensemble, ils sont jumeaux et s’entraident l’un l’autre, comme auprès des Compagnons et des Maîtres qui seront témoins de leur Réception. C’est ainsi que la fermeture des Travaux est annoncée à l’Assemblée en ces termes : ‘’Que notre Loge prospère et soit une véritable Union de Maçons. Retirons-nous à présent sous la Loi du Silence (ou dans le Secret de la Loge).’’

(Travail déposé sur le site en mai 2016)